Gabi BenZano profile

Gabi BenZano

Ce site est consacré à l’exposition ‘Cœur sauvage’ réalisée à la Maison des Artistes de Tel-Aviv en septembre 2009 (Conservatrice et article : Neomi Aviv

Né au Maroc en 1943, Vit et crée à Raanana', 1971 – Crée un court film d’animation, ‘Forme et Ligne’, reçu au Festival du Film de Venise dans la catégorie des films expérimentaux – Médaille d’Argent ; 1975 – Séjour à New-York, période formatrice pour sa personnalité artistique ; 1970-1980 – Son art est défini comme étant minimaliste et rationnel – en même temps, dessine des modèles nus, avec une exposition au Musée d’Art de Holon (‘Femme en lignes’) ; 1976 – Fonde le Centre d’Art Visuel de Beer-Sheva en collaboration avec l’artiste peintre Hanita Benzano ; 1978 – Membre de la faculté du l’École de Design, Institut Technologique de Holon ; 1980 – Met fin à la période minimaliste et à la ‘Peinture réfléchissante ; 1983 - Première exposition muséale au Musée d’Art Moderne de Haïfa ; 1986 – Fonde et dirige ‘Le Studio’ d’études artistiques de Raanana, avec Hanita Ben Zeno ; 1990 – Exposition expressionniste compréhensive sur le thème de la tête, pour inaugurer la Galerie Municipale de Kfar-Saba; Depuis 2000, dessins de nus convertis en dessins dans le fer; dialogue avec les peintres Yehezkel Streichman et Avshalom Ukashi (ses professeurs à 'Avni' dans les années 1960), Haïm Soutine, Willem de Kooning, Francis Bacon, Lucian Freud, Moshe Kupferman, Lea Nikel (2009 – Œuvres en son honneur) et Pinhas Cohen-Gan.

Gabi Benzano // Sauvage dans l’âme //

Noémi Aviv

Gabi Benzano sait plus d’une chose sur la peinture et l’art. Il sait qu’il est parfois impossible de peindre sans blâmer la peinture, ou tout au moins la salir, la défaire de ses habits de fête, du joug de la « culture » ou de l’ « idéologie » et de la parer d’hommages radicaux. D’une visite récente dans le studio de l’artiste, à l’approche de l’exposition au Beit Haomanim, face à des peintures fougueuses et tumultueuses dans une sorte de bacchanale débauchée entre la vie et la mort, se dégage « cette faim qui ne m’a jamais mené à rien » (du poète Binyamin Elkoubi, dont le sixième recueil de poèmes – « Le sixième jour du sixième millénaire » a été publié récemment). La réflexion première de l’auteur de ces lignes continue à s’exprimer dans un autre poème du même poète : « C’est l’éternité c’est La résurrection des morts. Le corps imite l’esprit, L’esprit, le corps. » (Le sixième jour du sixième millénaire ; Editions Pardes, 2008)

Des recherches comportementales effectuées sur des personnes vivant avec un cœur greffé, démontrent que le cœur n’est pas seulement une pompe mécanique perçue comme distillateur de sentiments et de métaphores poétiques. Selon ces recherches, le cœur est un centre de raison et de souvenirs. Le cœur a d’après ces recherches, un petit cerveau qui se souvient de saveurs, de parfums, de tendances et de préférences. Dans sa

nouvelle exposition, Gabi Benzano essaie d’oublier la « tête » pour lui préférer des expressions débridées de l’artiste medium ou de l’artiste nature, comme l’avait suggéré Jackson Pollok, il y a soixante ans. On dirait que Gabi Benzano entame cette nouvelle aventure dans une attitude de liberté et poussé par un désir d’hommage impoli. Un hommage qui aurait sa part de vulgarités sous la forme d’images empruntées à des sites pornos. Ces images de femmes que Benzano préfère décrire comme « faisant l’amour » sont greffées sur le fond de la peinture comme un moment de naissance, un point de départ de la description d’un acte psychique – sentimental qui cherche à ébranler les guillemets, ces guillemets qui représentent toujours ce qui apparaît « après coup ». Benzano veut se présenter comme un peintre sans guillemets ; libéré des guillemets qui entravent le peintre en tant que « peintre » et l’art en tant qu’ « art », acte produit d’une culture, raisonné et travaillé, traité, conscient etc.

Gabi Benzano (né en 1943) présente une exposition de nouvelles peintures, toutes réalisées ces derniers mois. Ses dessins explosent d’énergie vitale jaillissante proposant une représentation libérée, immédiate et érotique du nu féminin, sur des emballages cartons vides, plats. Le support des œuvres et l’usage de peinture industrielle apporte au thème classique – le nu féminin – un regard critique et aggravant le rapport traditionnel au corps de la femme comme envers un objet de consommation de masse,

accessible, utilisé et jetable. Certains travaux deviennent des objets à trois dimensions peintes sur leur face intérieure et étendues au milieu de l’espace comme coffre - boîte –récipient. Les parois supérieures de la boîte sont ouvertes, défoncées, comme les organes intimes du personnage dessiné. D’autres travaux sont placés au centre de l’espace comme une cloison accordéon peinte sur ses deux côtés. Les représentations de femmes nues, en photos et dissimulées dans les peintures elles-mêmes, dans les cloisons et les boîtes béantes suggèrent au visiteur un regard double – voyeurisme et exhibitionnisme à nu, sans complexe ou culpabilité.

Et voilà que c’est justement dans les dessins sur les accordéons de carton placés au milieu de l’espace que Benzano fait à nouveau apparition, subitement, comme sans l’avoir décidé, et tout revient comme par effet boomerang. Comme s’il avait fini de vomir, jeter, éjecter, lancer et dégouliner, éclabousser et rouler, pétrir, se délecter et se vautrer dans la couleur à l’infini ; voilà que surgissent les contextes, l’instruction, les années d’étude et d’enseignement, la confrontation aux procédures du dessin et de la création artistique, les professeurs en rangs, les inspirations, le passé, les souvenirs, le savoir faire, tout s’aligne soudainement en ligne droite. Sur les cloisons de carton se dégagent de grandes lignes noires, épaisses. L’expressivité crue et intensifiée se réorganise en ligne, une

ligne sauvage, mais tout de même une ligne de Benzano, la ligne de fer rouillé et la ligne de fil délicate et la ligne découpée qui sape les surfaces de couleur monochrome du passé. Benzano, dans son époque de dessin tardive, c'est-à-dire Benzano des quelques jours précédant le vernissage – est un Benzano déchargé d’un poids qui l’a entravé sa vie durant.

La ligne noire actuelle rappelle il est vrai une de ses phases antérieures, des années 80. Il travaillait aussi à l’époque sur des papiers d’emballages et dessinait des têtes aux traits belliqueux, des traits représentant le classique conflit qu’est entre la tête et le cœur, le rationnel et le spontané. « Je ne pensais revenir aux lignes et au dessin » confie Benzano et s’étonne de ce qui lui semble être une ruse si réussie qu’elle l’a presque trompé. « Je pensais que cette fois je jetais tout, je vomissais tout. J’ai regardé ce que j’ai créé jusqu’à présent et tout m’a paru horriblement esthétique. Je voulais de l’anti-esthétique, travailler hors normes, même les cartons ont été choisis dans ce but. Je ne pouvais pas toucher une toile blanche et propre. Il me fallait un support abîmé, usagé, vidé. Mais ma ligne est revenue, revendiquant sa place dans ce moment.

Adam Baruch a dit une fois à propos de Shtreichman que c’est « l’inconscient de la peinture israélienne ». Il a fallu à Benzano des années pour comprendre que l’une des forces de sa brosse ou de sa main qui tient le manche

lorsqu’il s’avance vers le pot de couleur puis vers le dessin, n’est autre que Shtreichman. Pour Benzano, Schtreichman n’est pas un « abstrait lyrique ». A ses yeux, c’est un « peintre d’action », comme Haim Soutine, Léa Nikel dont les collages sont pour lui des interlocuteurs avec qui il dialogue au moyen de pièces de tissu noir prises d’un pantalon et collées en taches noires et rythmées. Le rythme est le « moment de la vie » pendant lequel le corps et le temps dansent. Cette danse de Benzano se dessine comme une possibilité de vie ou des instants de vie face aux sens grossiers, aux jours d’angoisse et de détresse, dans une réalité qui implore une sorte de « capacité négative » (Keats), une éruption – défoulement non calculé.

Noémie Aviv Septembre 2008